Written by Vincent Huguet

Raiponces

« Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. »

Romain Gary, La Promesse de l’aube, 19XX

 

Tout commence par une promesse. Celle de ne pas mordre dans le fruit défendu, celle de respecter les commandements, celle de s’aimer toujours, pour le meilleur et pour le pire ou encore celle de ne jamais abandonner l’enfant qui vient de naître. Une promesse est peut-être moins un engagement qu’un défi à rester fidèle longtemps à ce qui ne fut qu’un instant, comme si le temps qui passe ne changeait rien aux sentiments et aux désirs. Les textes sacrés comme les contes enseignent aux enfants le danger qu’il y a à ne pas tenir parole, mais on sait bien que ce qu’ils leur apprennent surtout, c’est combien il est fondamental de ne pas tenir ses promesses, pour s’affranchir, pour grandir, pour devenir soi-même. De ces serments invisibles ou gravés dans la pierre sinon dans le cœur, Éloïse Van der Heyden a voulu se saisir. Elle les cherche dans ces moments où ils sont à la fois les plus forts et les plus fragiles, dans ces sacrements que sont le baptême et le mariage. Si ces rituels s’accompagnent d’échanges symboliques, de signatures au bas d’actes religieux ou notariés, ils induisent aussi une mise en scène presque immémoriale où le corps doit être paré de vêtements de circonstance. Robes de baptêmes belles comme celles des infants d’Espagne ou robes de mariées aussi précieuses que celles des reines disparues, ces costumes font partie intégrante de la cérémonie, signes indispensables aux yeux de tous. Mais pour l’artiste, leur somptuosité et leur raffinement montrent moins l’appartenance sociale de ceux qui les portent que les promesses qui s’y nouent et les rêves dont ils sont tissés. Le tulle comme la broderie deviennent alors des pages blanches à déchiffrer, de beaux écheveaux à démêler, mais comment ?

Le plus simplement du monde, répond-elle, en les transformant, au sens propre, en matrice. Passionnée par les techniques de l’estampe, Éloïse a longtemps tourné autour de ces pierres que l’on incise, que l’on grave, avant de comprendre que la seule matrice possible était celle de l’étoffe, directement encrée. Elle souille ces robes précieuses comme le fit Patrice Chéreau avec la robe de mariée d’Isabelle Adjani, dans La Reine Margot, comme si, dès le début, la pureté du blanc devait être maculée des couleurs de l’incertitude, de l’encre des promesses qui ne seront pas tenues. De nombreux artistes ont donné leur version de ces robes de transition, parmi lesquels Niki de Saint-Phalle, dont les mariées sont plus mortes que vives, ou Anselm Kiefer, qui les pétrifie dans le plâtre comme si en se mariant la femme croisait le regard de Méduse. Pour Éloïse Van der Heyden, la robe du baptisé ou de la mariée est surtout un motif originel qui « imprime » littéralement une série de feuilles de papier japon, comme autant de moments de vie, de souvenirs, d’impressions. Après un premier passage où la robe laisse une empreinte exacte, l’artiste l’enduit de térébenthine et obtient des images de plus en plus dégradées, où l’encre suinte, déforme le vêtement et commence à révéler, au sens photographique du terme, toute la fragilité de ces instants que l’on voudrait parfaits. En présentant à dieu leur enfant dans de si beaux atours, les parents se conduisent un peu comme les bonnes fées des contes, faisant tout pour que la vie commence « bien ». Mais comme dans les contes, ces doux vœux ne se réalisent pas toujours et plus la térébenthine attaque la robe, plus les images obtenues évoquent des anges invisibles, des fantômes noirs, voire des âmes qui montent au ciel, comme dans Le Couronnement de la Vierge d’Enguerrand Quarton. Attaquées par l’alcool qui dissout les apparences, ces robes de naissance pourraient devenir des linceuls. 

Car il y a bien de la texture du suaire dans les œuvres d’Éloïse Van der Heyden, ce tissu qui aurait reçu pour toujours l’empreinte d’un visage, du visage, de la « vraie image ». C’est cet imaginaire que l’on retrouve ici : le tissu n’est pas traité pour lui-même, comme dans ces « ouvrages de dames » dont on qualifie abusivement le travail de bien des artistes contemporaines, mais parce qu’il devient image. Dans la série des robes de mariées, apparaissent aussi des cheveux, dispersés ou noués en nattes. Ils rendent peut-être encore plus visible ce qui sous-tend la démarche d’Éloïse Van der Heyden : une réflexion sur les liens, liens entre les époux, liens entre la mère et son enfant. Et en ce sens, comment, à la vue de la grande natte qui parcourt la robe de la mariée comme un serpent tentateur, ne pas penser à ce conte de fée, Raiponce, magnifique histoire de liens et de promesses ? 

Une mère enceinte ressent une envie irrépressible devant les raiponces qui poussent dans le jardin de sa voisine et contraint son époux à aller en cueillir clandestinement. Une nuit, il se fait surprendre par ladite voisine qui n’est autre qu’une affreuse sorcière et ne lui laisse la vie sauve qu’au prix d’une extravagante promesse : lui remettre l’enfant quand il sera né. Le père promet et c’est avant même d’avoir revêtu la robe de baptême que l’enfant est arrachée à ses parents. Devenue jeune fille, Raiponce est enfermée dans une tour sans escalier et doit jeter par la fenêtre son immense natte pour que la sorcière monte dans sa chambre. La psychanalyse s’est bien sûr emparée de ce formidable récit pour en dévoiler les multiples significations : le fantasme parental d’enfermer l’enfant pour que jamais il ne s’en aille, la natte comme un cordon ombilical démesuré, etc. C’est pourtant cette même natte qui permettra un jour au prince charmant de délivrer Raiponce prisonnière. L’univers que sont en train de construire les premières œuvres d’Éloïse Van der Heyden est fait de cette étoffe à la fois onirique et grave, enfantine et incroyablement dure. Ses « impressions » dessinent les contours de ces promesses éternellement faites, en montrent la beauté, la fragilité et les mensonges. Au mystère universel de l’amour, elle apporte ses premières Raiponces.

 

Vincent Huguet