Bruxelles

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La voix du vertige

«Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber»

Milan Kundera, "L'insoutenable légèreté de l'être".

 

Dans son livre Hara, centre vital de l’homme (1954), le philosophe allemand Karl Graf Dürckheim décrit la conception japonaise selon laquelle l’homme est prisonnier de l’antagonisme entre Ciel et Terre, entre l’Être qui le dépasse et la réalité spatio-temporelle de son passage sur terre. C’est le destin de l’homme que de manifester l’unité à travers ces oppositions. Selon cet enseignement japonais, il faut trouver le chemin vers le centre originel, dans lequel l’opposition corps / âme n’existe plus. Ce centre psychique et physique, centre de gravité nommé le Hara se situe en un point sous le nombril. La pratique du Hara est une expérience humaine fondamentale, qui cherche à créer un lien entre corps et âme, à réconcilier immatérialité de l’esprit et gravité du corps.

Mais comment trouver ce juste rapport? Dans les sociétés occidentales, nous pensons souvent qu’il s’agit de grandir et de s’élever, mais, comme l’écrit Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (1984), «Celui qui veut continuellement s’élever doit s’attendre à un jour avoir le vertige (...). Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoute, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi.» 

C’est dans ce contraste entre une présence fantomatique évanescente et l’inévitable attraction de la gravité que se tend le dialogue entre les œuvres d’Éloïse Van der Heyden et celles de Charlotte Dualé, c’est dans cet intervalle incertain qu’elles se rencontrent.

La pratique de Charlotte Dualé comprend à la fois création d'objets, assemblage, collection et accumulation. Dans un processus en mouvement, elle attache autant d'importance aux outils qu'aux objets créés, mais aussi à leur mise en espace. Chaque élément devient un module qu'elle déplace sans cesse dans l'espace parmi d'autres jusqu’à atteindre un équilibre. En composant avec cet alphabet informe, elle témoigne du poids qui nous entraîne naturellement vers le bas sous l’effet de la gravité. Ce mouvement nous rapproche de la réalité concrète, du fardeau des responsabilités, de la sensualité, du plaisir et de la douleur.

Eloïse Van der Heyden imprime des trames de tissus noués à la main où s’inscrit l’esprit humain face à l’épreuve du temps et de l’usure. Elle voit dans l’aura de ces textiles une façon de parler des liens humains que l’on tisse et qui se défont à travers les ans. Qu’importe la lourdeur de l’objet matriciel, une fois son empreinte déposée sur le papier, il quitte la réalité matérielle et provoque une sensation d’ascension.

L’idée de "redescendre", et de "garder les pieds sur terre" inspire à la fois le soulagement, la déception et l'espoir. Les mythes et les rituels ancestraux attestent néanmoins du pouvoir transformateur de la descente. C’est le retour vers une matrice en vue de la renaissance, la découverte d’une précieuse connaissance de soi, le don de la compréhension qui fait "remonter" vers la conscience collective les vérités les plus profondes.