Zakhar

 

Le monde ne se maintient que grâce au souffle des enfants qui étudient.

TALMUD

 

 

Éloïse van der Heyden a choisi comme titre de son exposition à la galerie Catherine Putman un mot hébreu, Zakhar, qui signifie à la fois "se souvenir'' et "masculin". Interpellée par les analyses de Delphine Horvilleur*—l’une des seules femmes à être rabbin en France—, qui, en réinterprétant les textes religieux, propose une lecture du féminin et du masculin aussi éloignée de la tradition que du fondamentalisme actuel, Éloïse van der Heyden poursuit ainsi une recherche commencée en 2009, quand, pour la première fois, elle a déposé sous la presse des robes de baptême. Ces anges des débuts, baptisés Promesses Raiponces puis Les petites âmes, sont toujours là, évanescents, comme dessinés à la suie des cierges ou à la fumée de l’encens, d’une grâce étrange car mouvante, qui peut évoquer aussi bien la naissance que le deuil. Le doute persiste devant le petit bonnet (Rubans 1) qui coiffe un enfant invisible : viendra-t-il ou est-il déjà parti ? Est-on dans la joie et l’excitation de ce qui vient ou dans la mélancolie de ce qui a disparu ? 

Il y a de l’enfance partout dans les œuvres d’Éloïse van der Heyden, de l’enfance rêvée, de l’enfance perdue ou enfouie et peut-être même de l’enfance retrouvée. Que penser de cette chaise haute fixée au mur comme on accroche parfois des objets ou des outils anciens dont l’usage s’est perdu ou même comme un trophée de chasse, souvenir lointain d’un temps révolu ? À bien la regarder, elle pourrait aussi être la chaire—ou le minbar— surplombant une cérémonie dont un enfant serait l’officiant, lui là-haut, et nous en bas, au milieu de ces objets et de ces silhouettes, lui la tête dans le ciel, nous « les pieds sur terre », comme le suggèrent les titres des beaux tapis de prière dans lesquels on croit deviner tant de motifs. Ces tapis, d’ailleurs, sur lesquels le corps de l’homme en prière a laissé son empreinte, érodant le fil comme l’eau creuse la roche, peuvent aussi rappeler ceux sur lesquels on laisse un enfant avant qu’il sache marcher et bien avant qu’il sache prier. Avant même qu’il sache s’il est une femme ou un homme, n’est ce pas cela aussi que suggèrent les robes de baptême ? C’est en ce sens que les œuvres d’Éloïse van der Heyden recherchent l’enfance : à travers le sacré, l’identité sexuelle et les origines, à travers ce que l’on montre et ce que l’on cache, au gré de ce qui apparaît et de ce qui disparaît, parfois dans le même mouvement. Comme ces petites boîtes perchées, maisons de poupées dont on peut apercevoir l’intérieur mais qui nous resteront inaccessibles. Au visage christique qui émerge du sfumato de la Véroniquevera iconica, la « vraie image » en grec—et semble suggérer que toutes ces images sont de l’étoffe des suaires, répondent les monumentales silhouettes des Burkas, intitulées Texere parce que « texte » et « tissu » ont la même origine étymologique et qu’avant le tissu, ce tissu-là, il y a d’abord le texte, celui des commandements anciens et celui des commandements intimes. Comme les robes de baptême, comme les collants (Mothers), les burkas sont vides de corps, de chair, elles ont été portées ou le seront, mais au présent, elles sont des êtres instables, fantômes suspendus entre la mémoire et l’oubli. Mais à la différence des robes de baptême et des collants, qui évoquent la naissance, la maternité et la femme, elles sont chargées plus que jamais dans notre société d’une dimension anxiogène, conflictuelle, et elles ont fini par incarner les points de friction et d’incompréhension réciproque entre l’Occident et une partie du monde musulman. Réduites ici à leur matérialité, à leur dessin, isolées des regards et du fracas de la rue, elles semblent vouloir se présenter à nous en toute innocence, comme des vêtements parmi d’autres, peut-être plus encore pour celle imprimée sur toile de Jouy, comme si la tradition islamique devenait « soluble » dans l’occidentale, comme si nonobstant les textes, les textiles, eux, se rencontraient, dans un carambolage spatio-temporel entre le XVIIIème siècle des Lumières et des bergères et le XXIème siècle des imams et des Pachtounes. Pourrait-on ne serait-ce qu’un instant concevoir ces burkas au masculin, comme s’en est amusé récemment un film, ou y voir plutôt le reflet des hommes que la silhouette des femmes ? 

Ce que semblent raconter ces œuvres, c’est que rien n’est figé entre l’enfant et l’adulte, la femme et la mère, le masculin et le féminin. La couronne d’épines du Christ est devenue ici une couronne de cheveux longs (Couronne et Lune), comme si Marie-Madeleine ou toute autre pénitente l’avait formée de ses cheveux, l’image d’une femme nue, à la pointe sèche, est intitulée Tzela, qui en hébreu signifie le « côté », ce côté d’Adam dont Dieu aurait créé la première femme, et une immense fougère, belle plante connue pour être l’une des plus anciennes au monde, a justement pour titre Ève… Devant les courbes végétales de cette plante archaïque qui, comme les autres gravures semble avoir l’immédiateté d’une radiographie, on se dit qu’au delà de leur ambiguïté, ces images ont aussi la force et l’évidence des fossiles, ces plantes ou ces animaux restés captifs dans la pierre pendant des milliards d’années. Par la façon dont elle pratique l’estampe, travaillant les objets directement sur la plaque, Éloïse van der Heyden obtient ce même mélange de présence et d’absence, de reconnaissance et d’incertitude qui fait l’aura des images fossiles.

 

Vincent Huguet

 

 

 

 

*Delphine Horvilleur, En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme, Paris, Grasset, 2013