"FRONTIERES" , exposition du 20 au 24 Mars 2014, Paris.

Dans une nouvelle d’Henry James, Le motif dans le tapis (1896), un critique littéraire, raillé un soir par un grand écrivain lui reprochant d’avoir écrit à propos de son livre « les balivernes habituelles », se met à croire, au cours d’une conversation avec lui, qu’un secret existe, qui expliquerait toute son œuvre : « C’était, je l’imaginais, quelque chose qui avait à voir avec le plan original ; comme un motif complexe dans un tapis persan. Il approuva pleinement cette image lorsque je l’utilisai, et il en utilisa lui-même une autre : "Il s’agit du fil même sur lequel mes perles sont enfilées" dit-il. » Sans doute le jeune critique aurait-il dû se méfier de cette réponse non dénuée d’ironie et ne pas s’acharner à chercher—en vain—pendant des années ce fameux motif dans le tapis, aussi désirable qu’un graal et aussi illusoire qu’un code Da Vinci. Sans doute aussi ce jeune critique britannique aurait-il fait un bond en découvrant les nouvelles œuvres d’Éloïse Van der Heyden, qui peuvent se voir comme une série de variations autour de cette question du motif, dans le tapis, mais aussi dans les robes et les bonnets de baptême, dans une burka ou encore sur une porte. Comme dans la réponse de l’écrivain, il y a bien un fil, que l’on suit, des dentelles sophistiquées aux nœuds desserrés des tapis, des veines du bois aux entrelacs des cheveux tressés en couronnes sans épines. Éloïse Van der Heyden travaille la gravure comme on jette un filet à l’eau, ajustant la trame des mailles en fonction de ce qu’elle cherche à attraper. Imprimées grandeur nature, ses images semblent d’abord des reflets assez exacts—parfois même presque photographiques—de ces textiles communs à tant de cultures, mais le transfert sur papier et les modifications qu’elle réalise souvent à même la plaque leur donnent une étrangeté, une aura qui intrigue et en fait autant de suaires. De quels espoirs sont brodées les robes de baptême, à l’orée d’une vie qui commence ? Quels désirs ou quelle pudeur sont retenus dans les mailles des collants abandonnés ? Pourquoi trouve-t-on soudain si belle une burka, imprimée sur de la toile de Jouy, celle-là même que l’on chérissait à l’époque de Boucher et Fragonard, qui aimaient tant mettre les femmes à nu ? Ces œuvres semblent dire que l’un ne va pas sans l’autre : que le désir appelle la pudeur, que cacher et dévoiler peuvent être un même geste. Ainsi de la série des tapis de prières, où se rencontrent les temps : aux heures passées par les femmes à nouer, à tisser patiemment, répond le geste tout aussi répétitif des hommes qui mille fois se sont prosternés, usant de leurs genoux et de leur front les précieux tapis, dessinant involontairement un nouveau motif, en creux. C’est au contraire délibérément que d’autres se sont armés de canifs pour graver une porte en bois retrouvée en Suisse, laissant, comme sur les murs d’une prison ou ceux d’un monument leur nom, une date, une croix, imitant le geste du graveur qui au burin entaille sa plaque. Autant de traces, comme celles que laissent les pas sur une plage de sable, qu’Éloïse Van der Heyden fixe avant qu’elles ne s’effacent, considérant les tissus eux-mêmes comme des plaques sensibles. En ce sens, les boîtes qu’elle présente sur des pieds qui les élèvent jusqu’à la hauteur du regard rappellent la camera oscura des peintres de la Renaissance et plus encore celle des photographes, au fond de laquelle on plaçait une surface enduite d’une substance photosensible. Par les petites fenêtres, l’œil aperçoit un intérieur presque vide quand il ne se heurte pas simplement à l’obscurité. Mais il pourrait tout aussi bien y deviner un tapis ramené il y a longtemps d’un voyage, une robe abandonnée, des mèches de cheveux gardées en souvenir, autant de souvenirs dérisoires ou précieux conservés dans des boîtes de Pandore. Ouvrir ces boîtes n’est jamais sans risque, car la poussière qui tombe de ces vieux tissus fait éternuer et ouvrir les yeux.

 

Vincent Huguet

Written by Vincent Huguet

Raiponces

« Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. »

Romain Gary, La Promesse de l’aube, 19XX

 

Tout commence par une promesse. Celle de ne pas mordre dans le fruit défendu, celle de respecter les commandements, celle de s’aimer toujours, pour le meilleur et pour le pire ou encore celle de ne jamais abandonner l’enfant qui vient de naître. Une promesse est peut-être moins un engagement qu’un défi à rester fidèle longtemps à ce qui ne fut qu’un instant, comme si le temps qui passe ne changeait rien aux sentiments et aux désirs. Les textes sacrés comme les contes enseignent aux enfants le danger qu’il y a à ne pas tenir parole, mais on sait bien que ce qu’ils leur apprennent surtout, c’est combien il est fondamental de ne pas tenir ses promesses, pour s’affranchir, pour grandir, pour devenir soi-même. De ces serments invisibles ou gravés dans la pierre sinon dans le cœur, Éloïse Van der Heyden a voulu se saisir. Elle les cherche dans ces moments où ils sont à la fois les plus forts et les plus fragiles, dans ces sacrements que sont le baptême et le mariage. Si ces rituels s’accompagnent d’échanges symboliques, de signatures au bas d’actes religieux ou notariés, ils induisent aussi une mise en scène presque immémoriale où le corps doit être paré de vêtements de circonstance. Robes de baptêmes belles comme celles des infants d’Espagne ou robes de mariées aussi précieuses que celles des reines disparues, ces costumes font partie intégrante de la cérémonie, signes indispensables aux yeux de tous. Mais pour l’artiste, leur somptuosité et leur raffinement montrent moins l’appartenance sociale de ceux qui les portent que les promesses qui s’y nouent et les rêves dont ils sont tissés. Le tulle comme la broderie deviennent alors des pages blanches à déchiffrer, de beaux écheveaux à démêler, mais comment ?

Le plus simplement du monde, répond-elle, en les transformant, au sens propre, en matrice. Passionnée par les techniques de l’estampe, Éloïse a longtemps tourné autour de ces pierres que l’on incise, que l’on grave, avant de comprendre que la seule matrice possible était celle de l’étoffe, directement encrée. Elle souille ces robes précieuses comme le fit Patrice Chéreau avec la robe de mariée d’Isabelle Adjani, dans La Reine Margot, comme si, dès le début, la pureté du blanc devait être maculée des couleurs de l’incertitude, de l’encre des promesses qui ne seront pas tenues. De nombreux artistes ont donné leur version de ces robes de transition, parmi lesquels Niki de Saint-Phalle, dont les mariées sont plus mortes que vives, ou Anselm Kiefer, qui les pétrifie dans le plâtre comme si en se mariant la femme croisait le regard de Méduse. Pour Éloïse Van der Heyden, la robe du baptisé ou de la mariée est surtout un motif originel qui « imprime » littéralement une série de feuilles de papier japon, comme autant de moments de vie, de souvenirs, d’impressions. Après un premier passage où la robe laisse une empreinte exacte, l’artiste l’enduit de térébenthine et obtient des images de plus en plus dégradées, où l’encre suinte, déforme le vêtement et commence à révéler, au sens photographique du terme, toute la fragilité de ces instants que l’on voudrait parfaits. En présentant à dieu leur enfant dans de si beaux atours, les parents se conduisent un peu comme les bonnes fées des contes, faisant tout pour que la vie commence « bien ». Mais comme dans les contes, ces doux vœux ne se réalisent pas toujours et plus la térébenthine attaque la robe, plus les images obtenues évoquent des anges invisibles, des fantômes noirs, voire des âmes qui montent au ciel, comme dans Le Couronnement de la Vierge d’Enguerrand Quarton. Attaquées par l’alcool qui dissout les apparences, ces robes de naissance pourraient devenir des linceuls. 

Car il y a bien de la texture du suaire dans les œuvres d’Éloïse Van der Heyden, ce tissu qui aurait reçu pour toujours l’empreinte d’un visage, du visage, de la « vraie image ». C’est cet imaginaire que l’on retrouve ici : le tissu n’est pas traité pour lui-même, comme dans ces « ouvrages de dames » dont on qualifie abusivement le travail de bien des artistes contemporaines, mais parce qu’il devient image. Dans la série des robes de mariées, apparaissent aussi des cheveux, dispersés ou noués en nattes. Ils rendent peut-être encore plus visible ce qui sous-tend la démarche d’Éloïse Van der Heyden : une réflexion sur les liens, liens entre les époux, liens entre la mère et son enfant. Et en ce sens, comment, à la vue de la grande natte qui parcourt la robe de la mariée comme un serpent tentateur, ne pas penser à ce conte de fée, Raiponce, magnifique histoire de liens et de promesses ? 

Une mère enceinte ressent une envie irrépressible devant les raiponces qui poussent dans le jardin de sa voisine et contraint son époux à aller en cueillir clandestinement. Une nuit, il se fait surprendre par ladite voisine qui n’est autre qu’une affreuse sorcière et ne lui laisse la vie sauve qu’au prix d’une extravagante promesse : lui remettre l’enfant quand il sera né. Le père promet et c’est avant même d’avoir revêtu la robe de baptême que l’enfant est arrachée à ses parents. Devenue jeune fille, Raiponce est enfermée dans une tour sans escalier et doit jeter par la fenêtre son immense natte pour que la sorcière monte dans sa chambre. La psychanalyse s’est bien sûr emparée de ce formidable récit pour en dévoiler les multiples significations : le fantasme parental d’enfermer l’enfant pour que jamais il ne s’en aille, la natte comme un cordon ombilical démesuré, etc. C’est pourtant cette même natte qui permettra un jour au prince charmant de délivrer Raiponce prisonnière. L’univers que sont en train de construire les premières œuvres d’Éloïse Van der Heyden est fait de cette étoffe à la fois onirique et grave, enfantine et incroyablement dure. Ses « impressions » dessinent les contours de ces promesses éternellement faites, en montrent la beauté, la fragilité et les mensonges. Au mystère universel de l’amour, elle apporte ses premières Raiponces.

 

Vincent Huguet

Bruxelles

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La voix du vertige

«Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber»

Milan Kundera, "L'insoutenable légèreté de l'être".

 

Dans son livre Hara, centre vital de l’homme (1954), le philosophe allemand Karl Graf Dürckheim décrit la conception japonaise selon laquelle l’homme est prisonnier de l’antagonisme entre Ciel et Terre, entre l’Être qui le dépasse et la réalité spatio-temporelle de son passage sur terre. C’est le destin de l’homme que de manifester l’unité à travers ces oppositions. Selon cet enseignement japonais, il faut trouver le chemin vers le centre originel, dans lequel l’opposition corps / âme n’existe plus. Ce centre psychique et physique, centre de gravité nommé le Hara se situe en un point sous le nombril. La pratique du Hara est une expérience humaine fondamentale, qui cherche à créer un lien entre corps et âme, à réconcilier immatérialité de l’esprit et gravité du corps.

Mais comment trouver ce juste rapport? Dans les sociétés occidentales, nous pensons souvent qu’il s’agit de grandir et de s’élever, mais, comme l’écrit Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (1984), «Celui qui veut continuellement s’élever doit s’attendre à un jour avoir le vertige (...). Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoute, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi.» 

C’est dans ce contraste entre une présence fantomatique évanescente et l’inévitable attraction de la gravité que se tend le dialogue entre les œuvres d’Éloïse Van der Heyden et celles de Charlotte Dualé, c’est dans cet intervalle incertain qu’elles se rencontrent.

La pratique de Charlotte Dualé comprend à la fois création d'objets, assemblage, collection et accumulation. Dans un processus en mouvement, elle attache autant d'importance aux outils qu'aux objets créés, mais aussi à leur mise en espace. Chaque élément devient un module qu'elle déplace sans cesse dans l'espace parmi d'autres jusqu’à atteindre un équilibre. En composant avec cet alphabet informe, elle témoigne du poids qui nous entraîne naturellement vers le bas sous l’effet de la gravité. Ce mouvement nous rapproche de la réalité concrète, du fardeau des responsabilités, de la sensualité, du plaisir et de la douleur.

Eloïse Van der Heyden imprime des trames de tissus noués à la main où s’inscrit l’esprit humain face à l’épreuve du temps et de l’usure. Elle voit dans l’aura de ces textiles une façon de parler des liens humains que l’on tisse et qui se défont à travers les ans. Qu’importe la lourdeur de l’objet matriciel, une fois son empreinte déposée sur le papier, il quitte la réalité matérielle et provoque une sensation d’ascension.

L’idée de "redescendre", et de "garder les pieds sur terre" inspire à la fois le soulagement, la déception et l'espoir. Les mythes et les rituels ancestraux attestent néanmoins du pouvoir transformateur de la descente. C’est le retour vers une matrice en vue de la renaissance, la découverte d’une précieuse connaissance de soi, le don de la compréhension qui fait "remonter" vers la conscience collective les vérités les plus profondes.